Signal zéro

Programmation JavaScript, dimensions variables, projet en cours, 2026.

Le fonctionnement de ces animations repose sur deux éléments, une police un peu spéciale créée en 2023 pour une série appelée Barrage et une grille.

Cette police n’est pas vraiment une police puisqu’on ne peut pas l’utiliser dans un logiciel de traitement de texte. Elle fonctionne comme un programme, on lui donne une lettre ou un mot et des dimensions et il nous renvoie une liste de coordonnées qui vont servir à tracer la ou les lettres. Les tracés ne sont jamais remplis, ainsi si on change les dimensions du texte, on aura des coordonnées différentes mais cela n’affectera pas l’épaisseur du trait. La deuxième caractéristique de cette police est qu’on peut lui donner deux tailles différentes pour la hauteur et pour la largeur. Flexible, elle s’extrapole/répond au cadre qu’on lui donne.

Le deuxième élément fondamental dans ce projet, c’est la grille et cette grille a une fonctionnalité assez intéressante : quelle que soit la largeur et la hauteur de chaque cellule, elle va les redimensionner pour conserver ses propres dimensions, ainsi la grille ne rétrécit ou ne s’agrandit pas même si les tailles des colonnes ou des rangées changent brutalement. Comme pour la police, la grille traduit une certaine flexibilité, elle absorbe et organise un désordre interne pour maintenir sa propre cohérence, ses propres dimensions.

La création et l’animation des cellules de la grille se font en deux traitements distincts, le programme a pour ces deux étapes une palette de choix possibles, une liste de fonctions possibles où il pourra piocher un type d’organisation et un type d’animation ; on a donc dans ce programme deux familles d’algorithmes qui se couplent : les composeurs et les animateurs.

Les composeurs vont être utilisés pour choisir les lettres et les signes (ponctuations, chiffres, symboles…) et leur ordre. Cela pourrait paraître trivial de confier à une fonction mathématique le soin de tronquer du texte mais en réalité ça ne l’est pas. Chacune des trente-quatre fonctions de règles applique un motif qui lui est singulier, par exemple on pourrait en avoir une qui compte la position d’un signe et enlève tous ceux qui ont une position sur un index pair, en complexifiant cette règle avec d’autres seuils et d’autres opérations on peut commencer à voir des formes qui se répètent, des motifs qui émergent. Ce n’est pas un hasard si cela évoque les métiers à tisser et les cartes à trous des premiers ordinateurs, cette œuvre s’inscrit dans une démarche qui s’appuie sur les formes premières ou pionnières de l’Art Génératif.


La deuxième famille d’algorithmes, les animateurs, s’occupent de changer les tailles de chaque lettre en fonction de leur position et du temps (compteur), ils s’interfacent entre la police et la grille, tirant parti du fait que l’on peut étirer la police sur deux dimensions et que la grille, quoi qu’il se passe, maintiendra ses dimensions. En quelque sorte, ils viennent perturber la grille, ce qui va provoquer des déplacements de colonnes ou de rangées ; en soi ils ne changent pas la position, seulement la taille, mais cela, couplé avec la fonction d’auto-redimensionnement de la grille, va produire du mouvement, c’est une réaction en cascade. Les changements de taille d’une cellule vont avoir une incidence sur toutes les cellules de la rangée et de la colonne ainsi que sur leurs positions.

Il y a là une dimension autopoïétique ; on peut voir les différentes parties de ce mécanisme comme un écosystème qui évalue les conditions, réagit à des stimuli en maintenant son organisation, sa structure. La grille répartit les forces créées par les animateurs sur ses colonnes et ses rangées, la structure est conservée mais parfois, quand les charges sont trop fortes, quand il y a trop de turbulence, cette régulation se fait au mépris de l’intégrité de certaines cellules et les invisibilise.

Les animateurs ont une contrainte, ils font évoluer les dimensions sur une période en prenant soin que les tailles en fin de période et en début soient identiques, cela afin de créer une boucle parfaite, un cycle comme une respiration.

Lexique et collection, la grille un élément démultiplié sur plusieurs strates

Dans la programmation, la grille est l’élément sous-jacent (les pixels de l’écran, les tableaux d’une base de données…) mais c’est aussi une structure rigide que l’artiste tente de déformer sous l’action de forces simulées.

Bien que d’autres éléments dans cette série amènent des variations, comme les différentes palettes, le choix des mots utilisés, une grande partie du visuel provient du choix d’un composeur et d’un animateur. On peut donc structurer mentalement les variations possibles de la série sous la forme d’une grille, sur l’axe vertical les trente-quatre composeurs et sur celui horizontal les trente-trois animateurs, à chaque intersection on trouvera un des mille cinquante-six visuels possibles.

Ces deux listes de composeurs et d’animateurs témoignent d’un besoin de cataloguer les possibles, de les énumérer, de les annoter. Créer un répertoire de formes et d’expressions, c’est en quelque sorte dresser une cartographie du visible — non pas pour l’épuiser, mais pour en révéler la logique interne. Chaque composeur, chaque animateur est une entrée dans un dictionnaire de comportements, une façon de nommer ce que le programme peut faire, avant même de le faire.