The Exchange

Animation 3D sonore, 4"54, dimensions et supports variables, 2018.

À la suite de la crise financière de 2008, appelée crise des subprimes, les trois principales banques islandaises (Icesave, Landsbanki et Kaupthing) firent faillite. Le secteur bancaire islandais connut dans les années 2000 une croissance impressionnante, passant en terme de volume d’une à dix fois la valeur du PIB. Ces banques avaient gonflé leurs bilans et appliqué des politiques extrêmement risquées en finançant leurs expansions par le biais d’emprunts sur le marché interbancaire. Tandis que les 3 banques sont en proie à des difficultés pour refinancer leurs dettes, la crise économique mondiale de 2008 survient. Elles avaient contracté une dette de plus de 100 milliards de dollars (USD) ce qui représente environ 300 000$ par habitant. Le pays connut une forte inflation mais à l’inverse des autres pays la banque centrale islandaise a gardé des taux d’intérêt assez haut (15,5%). Des investisseurs étrangers se sont alors mis à acheter des couronnes islandaises, surestimant la valeur réelle de cette monnaie et créant ainsi une bulle financière. Entre janvier et octobre 2008 la couronne perd 50% de sa valeur face à l’euro et le 8 octobre la banque centrale cesse de maintenir un taux de change fixe de 131 couronnes pour un euro qu’elle avait établi deux jours plus tôt. Quelques jours plus tard la couronne échappe à tout contrôle et passe à 340 couronnes pour un euro.

 

À la différence de la France qui a octroyé deux milliards d’euros à la Société Générale (sur 4,9 milliards d’euros de dette), l’Islande a laissé ses banques faire faillite et n’a préservé que les comptes des ménages de ses résidents. Cette décision prise à la suite d’un référendum a permis à l’Islande de garder son modèle social (gratuité des frais de santé et d’éducation). Ce choix, ayant engendré la perte de capitaux d’investisseurs anglais placé dans des fonds de banque islandaise, a poussé l’Angleterre à inscrire l’Islande sur la liste des états terroristes. Pour finir l’Islande a imposé un contrôle des capitaux, ces habitants ne pouvant plus placer leur argent librement à l’étranger et les investisseurs étrangers ne pouvant plus échanger de couronnes pour d’autres devises; créant ainsi une rupture avec les règles du marché libre.

Front view from the New York Stock Exchange The Exchange Nicolas Lebrun

George Washington statue Federal Hall The Exchange by Nicolas Lebrun

New York Stock Exchange left side The Exchange Nicolas Lebrun

Althing Icelendic Parliament on Wall St. Nassau St. Broad St. The exchange by Nicolas Lebrun

 

Le projet Exchange résume par une symbolique architecturale la fin de cette crise, un lieu, le New York Stock Exchange, la bourse de Wall Street, est arpenté par une caméra. Déambulant le long des immeubles situés autour de l’intersection de Wall St., Nassau St. et Broad St., elle décrit un univers urbain statique, vide de tout humain. À l’inverse de l’image frénétique de la bourse, rythmée par un flux d’échanges de valeurs incessants, de cris et de grimaces, la place boursière reconstituée est calme, un temps suspendu où la caméra balaye la façade de cet édifice comme pour comprendre le fonctionnement de cette institution à travers les volumes et les formes de ce bâtiment.

 

La notion de modèle parcourt ce projet, en premier lieu et de manière factuelle. Les différents détails nous montrent des modèles ou style architecturaux: le style néo-classique avec des colonnes d’ordre corinthien de Wall Street ainsi que le style néo-grec du Federal Hall. L’implantation des rues et des bâtiments nous renvoie aussi à un modèle: celui des urbanistes, avec le plan en damier et ces intersections à angle droit. L’histoire américaine est également évoquée puisque c’est à l’emplacement de sa statue, sur le parvis du Federal Hall, que George Washington, premier président des États-Unis, a prêté serment. Les modèles sont partout, visibles et compréhensibles mais certains échappent à notre vision et à notre compréhension, ce sont ceux qui ont provoqué cette crise: des modèles de croissance de société, d’investissement, d’évaluation des risques, d’amortissement de la dette…

 

Ces modèles sont absents de cette création car en fin de compte, ce qui nous a amenés précisément à cette situation n’est pas intéressant, il faudrait avoir des compétences de banquier, d’avocat d’affaires et de trader pour comprendre la cause de cette crise. L’intérêt réside plutôt dans la réaction des états à cette crise. L’histoire nous montre comment une nation a su dire non aux lois du marché, comment ils ont su séparer la responsabilité des banques et celle de leurs citoyens. D’une manière inattendue ou irréel ce renversement se produit dans la vidéo quand la bourse de New York est remplacée. Les détails de la façade s’atrophient, l’ensemble du bâtiment est mis en torsion puis dans un ballet de polygones créé par cette distorsion une autre forme surgit par le même procédé; il s’agit du parlement islandais, l’Althing. Cet échange par déformations et mutations des deux volumes représente la décision du peuple et du gouvernement islandais de reprendre le pouvoir détenu par les banquiers et les investisseurs: l’Althing prend littéralement la place des institutions qui pilotent l’économie mondiale, il s’agit donc de représenter une prise de pouvoir. Ce changement évoque également le mouvement Occupy wall street à la différence que, et contrairement à la “révolution des casseroles” islandaise, cette contestation n’a pas eu d’impact direct sur la finance et l’économie.

 

Ce déraillement dans l’histoire du capitalisme est assez subtil au regard de la gestion de crise dans le reste du monde: ces plans d’austérité, le sauvetage des banques, l’accélération de l’endettement public des états, les prêts de banques centrales aux lourdes contreparties, l’activité économique au ralenti ou encore un taux de chômage en hausse. Tous ces effets montre que la finance, ou soit, n’a jamais souffert d’ingérence de la sphère politique ou soit que sont fonctionnement et trop changeant ou trop obscur pour permettre aux politiques de lui donner un cadre qui préviendrait ces crise. In fine c’est la politique de la privatisation des profits et de la socialisation des pertes à laquelle les citoyens assistent. Même si aujourd’hui l’Islande a supprimé ce contrôle des capitaux et est parvenue à un accord avec la Hollande et l’Angleterre concernant la perte des investissements détenus par Icesave, cet épisode est remarquable car il aura montré dans ce grand échiquier mondial une décision juste, rationnelle et uniquement motivée par le bien commun.