Random()

Double projection, installation réseaux, site internet et programme, dimensions et supports variables, 2013.

Évènements:

Random()1 est un dispositif, une installation et aussi une exposition numérique (galerie Aperto): une vingtaine d’artistes ont choisi d’intégrer cette installation en réseaux. Le principe est de déléguer les choix qu’opère d’ordinaire un commissaire d’exposition à un programme ainsi qu’aux spectateurs.

Toutes les dix minutes, ce programme sélectionne quatre œuvres parmi la quarantaine contenues dans la base de données pour les afficher dans la galerie. Le spectateur/internaute peut ,dans ce laps de temps, en sélectionner d’autres qui remplaceront celles déjà affichées.

Au-delà de l’aléatoire, l’ambition était de réaliser une œuvre d’art à partir d’une pluralité de démarches artistiques comme si une proposition artistique devenait une matière ou un médium pour constituer un autre geste, une autre forme.

On a dans ce dispositif des éléments quantifiables: 40 projets, 21 artistes, un compte à rebours de 10 minutes qui déclenche la fonction random, des dimensions de projections, les mesures du lieu physique (galerie Aperto) transposées dans sa reconstitution virtuelle, les coordonnées géographiques du lieu ainsi que des dates ou périodes d’exposition. D’un autre côté, le calcul incessant que fait le programme, lui aussi, est quantifiable, mais s’actualise, fluctue selon les choix des internautes.

Si l’on prend du recul par rapport à l’aspect interactif, par rapport à l’immédiateté du rapport dispositif/spectateur, on peut voir l’image du spectateur comme un consommateur d’art qui choisit son menu d’exposition. Cette installation relève donc d’une attitude post-moderne d’effacement de la figure du commissaire d’exposition en tant que personne déterminée qui fait le choix des pièces présentées et de leur mise en espace.

D’un autre côté, elle interroge aussi la notion d’auteur et de paternité. L’aléatoire est également dans les rencontres que l’on fait. Cette sélection d’artistes ne vient pas d’un choix de thématique, mais est une invitation à des personnes que je côtoie ou ai côtoyées.

Même s’il y a une présélection d’œuvres dans le choix que fait le spectateur, son libre arbitre est engagé dans le dispositif. C’est ce dont témoigne le deuxième volet de Random(), le log ou journal (la partie générative du projet qui interprète les données collectées) montre qu’il y a bien interaction avec des spectateurs, symbolisés par leur adresse IP.

Voir Random()

Il est à noter que quand l’installation n’est pas projetée dans un lieu par son auteur, la vue 3D n’est plus accessible de l’internaute. Il peut donc faire des choix d’exposition, mais son action sera visible uniquement dans le lieu où l’exposition est montrée. La galerie physique, elle, reste indispensable et n’est pas la cible de ce discours.

Dépassant la simple interaction, l’appropriation du dispositif par le public rend cette installation efficiente, mais ses choix disparaissent toutes les dix minutes sous l’action de la fonction random().

Ce choix esthétique met le spectateur en retrait qu’il soit acteur ou passif par rapport aux choix des représentations proposées par le programme.

In fine, la volonté du spectateur est opposée à la fonction random().

 

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1: Le nom de l’exposition, Random() est une instruction en programmation (javascript) pour demander à l’ordinateur de calculer un chiffre aléatoire.

2: Depuis l’exposition Random(), l’installation en réseau a continué de croître en absorbant d’autres pièces qui lui étaient proches dans les expositions.

 


Yottabit perspective

S’il ne le connaît pas, je conseillerais à Nicolas Lebrun le livre d’Hans Belting, Florence et Bagdad, une histoire du regard entre l’Orient et l’Occident. Mais il connaît sûrement ce livre publié il y a deux ans chez Gallimard, et je ne doute pas qu’il ait également étudié l’ouvrage du même Hans Belting, L’Histoire de l’art est-elle finie ?, car c’est une question qui le préoccupe visiblement. Le livre de Belting est paru en 1989, à une époque où les performances et les installations menaçaient les arts plastiques d’une implosion fatale. Belting suggérait que, l’idée ayant balayé l’histoire, et dès lors qu’un nouveau sens lui était assigné, l’art pouvait se passer d’un récit. Il était en quelque sorte immobilisé. Internet allait l’immatérialiser. Cette «révolution copernicienne », si elle ne ranime pas l’histoire perdue de l’art, nous ramène cependant à Blaise Pascal qui, jaloux des prodiges réalisés par les peintres de la perspective, invoquait pour la morale la même recherche du point qui, à l’instar du point de fuite, serait le lieu de vérité d’où penser les choses. Quatre siècles plus tard, l’art est-il le point de vérité de la toile ? Disons-le tout net, Nicolas Lebrun n’est pas venu à Montrouge pour montrer ses œuvres, mais pour les penser, et nous y faire penser, et faire penser aux œuvres des autres, qui l’entourent, le précèdent, le dominent et l’interrogent, ou pas, sur ces questions essentielles: comment «faire» de l’art, et comment l’exposer à l’heure où toute création est simultané- ment téléchargée, imprimée en 3D, diffusée à l’infini, valorisée par un nombre de vues dont le record est le cœur? Ici, l’artiste se réjouit d’être dépossédé de son œuvre qu’il voit changer de nature au gré de la doxa cybernétique. Véritable éponge informatique, le projet de Nicolas Lebrun interroge la circulation des œuvres, leur place ici même, il deviendrait tristement utile s’il était sorti de son élément liquide : l’expo, son contexte, ce que vous êtes en train de faire en vous demandant à quoi riment ces écrans, ces projections aléatoires et pourtant très élégantes, presque design, accordant à l’œil un confort, une géométrie ; bref, il ne vous veut aucun mal. Ordonnateur de surprise-party virtuelle, il envoie ses immatérialités pensantes à des moteurs de recherche qui n’en peuvent plus. Certes, il déroute les commissaires et les collectionneurs, car sa proposition, aussitôt cliquée, se voit collectée par tous les internautes interloqués. Mais son dispositif a le grand mérite, paradoxal, de placer les visiteurs du Salon de Montrouge hors de la toile, en rebelles égarés. De même que le tableau d’à côté est dans l’histoire de l’art un point comme un autre, l’organisation virtuelle que Nicolas Lebrun tente d’introduire dans votre esprit est un autre point « comme un autre » de cette histoire. Mais un point qui en modifie inéluctablement la perception. Il menace, il drague, il implore, et même si vous le refusez : « J’y comprends rien», vous ne pourrez lui faire aucun mal.

Christophe Donner écrivain et critique au Salon de Montrouge